Ahmed Henkesh, la nouvelle génération égyptienne

par Fév 5, 2023

J’ai fait cette interview en été 2022, au bord d’une piscine à Alicante, là où vivent Esther Asensi et son mari Ahmed Henkesh. Nous nous sommes connus quelques années plus tôt, lors du magique festival organisé par Nesma Al Andalus, le Raks Madrid. Esther et moi y dansions, et Ahmed jouait de la darbouka soliste dans l’orchestre.

Nous sommes appréciés artistiquement et humainement. Ils m’ont invitée par la suite à participer à leurs spectacles en Espagne, et j’ai eu la chance de pouvoir les faire venir à Toulouse  en 2022 pour une grande production. J’avais composé des tableaux pour 4 danseuses, et Esther nous a bien sûr ébahis avec sa pratique des danses soufies et du tournoiement. Ahmed était le soliste darbouka de l’orchestre oriental de 8 musiciens. Nous avons poursuivi l’expérience avec un stage émouvant sur le thème du baladi, avec Magdy Manga, un maitre de l’accordéon égyptien.

Le témoignage d’Ahmed Henkesh est précieux.

Il est très émouvant car c’est un hommage à son père partit trop tôt. C’est aussi un chemin de vie, entre la réputation d’une famille d’artistes renommés et l’histoire d’un jeune homme qui travaille à faire sa place et honorer son nom.

C’est enfin un voyage musical et dansé de la rue Mohamed Ali, historiquement celle des artistes cairotes, à une vie moderne et occidentale en Espagne.

Les musiciens et les danseuses découvriront aussi le travail, la complicité et l’interaction nécessaire pour aboutir à de belles créations.

Nous utilisons indifféremment les mots tabla et darbouka lors de l’interview, et un petit lexique et des liens en fin d’article permettront au lecteur d’aller plus loin. (Un deuxième article est à venir, où Ahmed parle de sa technique instrumentale et du travail avec les danseuses)

Au sommaire

Vous découvrirez la rue Mohamed Ali et ses artistes

La célèbre famille Henkesh

Ahmed nous raconte comment il est devenu derbki professionnel

Ainsi que les belles rencontres dans sa carrière

Et en notes de ma part,  je vous apporte des liens vers des musiques, livres et sites autour du cœur de la musique et danse égyptienne.

La naissance d’un artiste dans le berceau de la culture chaabi égyptienne

 

Question : Ahmed, j’aimerais que tu te présentes et que tu fasses découvrir tes origines égyptiennes.

Réponse: Je suis Ahmed Khamis Henkesh, de la famille Henkesh. Je suis le fils de Khamis Henkesh, un des meilleurs joueurs de tabla et professeur d’Égypte. Je suis chanceux d’être son fils. J’ai grandi dans une famille qui aime la musique, la pure musique égyptienne. J’ai vécu dans la plus importante rue, pas que pour les danseuses et les musiciens égyptiens, mais aussi pour les danseuses qui veulent connaître qui veulent avoir la connaissance de la musique et danse originale orientale, dans le style égyptien. C’est la rue Mohamed Ali.

Question : Alors tu as baigné dans la musique depuis tout petit ?

Réponse : Quand j’étais enfant, j’ignorais tout de la musique et des différences de style. Les anciens comme Oum Kalthoum et Abdel Halim Hafez m’ennuyaient terriblement. Par exemple quand j’étais avec mon grand-père maternel j’écoutais de la musique dans sa voiture. Il travaillait dans une usine qui faisait les batteries pour les voitures c’était un monsieur très chaabi. Il aimait écouter Ahmad Aadaweya dans sa voiture. Et d’autres chanteurs chaabi bien sûr. Il s’appelait Guedo, et je lui demandais s’il te plaît Guedo j’aimerais écouter Amr Diab. Et lui refusait et disait nous sommes chaabi nous devons écouter du chaabi.

Question : Parle-moi donc des musiciens dans ta famille

Réponse : Mon oncle maternel jouait aussi de la tabla il habitait rue Mohamed Ali et écoutait Khamis, mon père. Mes oncles paternels sont musiciens aussi, Reda, Ramadan et Sayed. Sayed joue de l’accordéon, c’était l’accordéoniste de Lucy (Note : Lucy est une danseuse célèbre en Egypte). Mes autres oncles sont joueur de tabla comme mon père. Ils ont commencé très jeune. Mon père a commencé à l’âge de 5 ans.

 

Mon grand-père était musicien il s’appelait Rayes Henkesh, son surnom vient des années 40, ou les musiciens l’ont surnommé Rayes, le chef. Son métier était charpentier, il vient d’une famille de charpentier. Il regardait les mariages dans la rue, et préférait la musique à son métier. Et il a commencé par le req, puis l’accordéon, les premiers accordéons, avec une pédale au sol. Il jouait dans les mariages baladi, puis il a ouvert un magasin dans la rue Mohamed Ali pour vendre et réparer les instruments de musique.

Avec de l’expérience il est devenu organisateur de mariage. Lorsqu’une personne souhaitait marier son enfant, elle venait voir mon grand-père rue Mohamed Ali. C’était à lui de tout prévoir pour l’organisation du mariage: les lumières, les chaises, les décorations, les décorations et les tentures servaient à cacher les immeubles qu’il y avait dans la rue (Note : les mariages populaires ont lieu dans la rue, et tout le quartier est invité). Les tables aussi, les boissons et les danseuses bien sûr et l’orchestre.

Mon père accompagnait son père et a demandé à jouer de la tabla, il était fasciné par les percussionnistes. Il tapotait partout. Mon grand-père et l’orchestre l’ont laissé faire. Et petit à petit ils l’ont mis dans l’orchestre et l’ont fait jouer en soliste quelques minutes par-ci par-là,il était si impressionnant à l’âge de 5 ans, c’était une sorte de Mozart chaabi de la tabla. Puis il a commencé à être pris en main et à apprendre la musique. Il a eu 2 grands professeurs, Mahmoud Hamouda et Sayed Karawia.

Et il a commencé de zéro. En travaillant avec des chanteurs chaabi  bien sûr, puis en voyageant. Il a alors acquis de plus en plus d’expérience et sa darbouka était son visa. Il n’a pas créé d’école mais la tabla a vraiment été une très grande chance pour lui, pour les voyages et le bonheur qu’il avait à jouer et il n’aurait pas cru qu’une simple darbouka lui permettrait de faire autant de choses et de voyager autant. C’était une époque qui était très bénéfique pour la musique, il  n’y avait ni  CD , DJ et clavier. Tous les événements se faisaient avec de la musique live et accoustique.

Khamis, en tant que musicien et en tant que père m’a appris énormément et mon seul regret est de ne pas avoir pratiqué suffisamment longtemps avec lui, il est parti trop tôt.

Les percussions en Egypte

A l’origine, pour les orchestres takht, l’instrument percussif phare est le Req (ou riqq), un petit tambour sur cadre avec des sagattes (cymbalettes en cuivre ou laiton). Son utilisation est très technique et subtile.

L’instrument d’accompagnement massivement utilisé dans les orchestres est le Deff (ou doff), un simple tambour sur cadre, puissant quand il est utilisé en nombre.

En beaucoup plus large et massif que le req et le deff, le Mazhar est indispensable dans les zaffas (mariage) et les cérémonies religieuses et est également utilisé dans les musiques populaires.

Moins connues, mais magique les grosses saggates, appelées Toura (tura), donnent un cachet folklorique ou spirituel.

Enfin le Tabl baladi, un tambour utilisé avec des baguettes est connu en Haute-Egypte, mais aussi célèbre dans le dabké du Moyen-Orient.

 

 

La darbouka

Appelée tabla en Egypte, et à ne pas confondre avec la tabla indienne, la darbouka est l’instrument de percussion reine au Moyen-Orient.

Il existe 3 formats : la classique, la sombati un peu plus grande, et la dohola encore plus grande, qui est riche en graves. Le derbki soliste utilse en général la sombati. Mais dans un orchestre égyptien la dohola est indispensable car elle enrichit le son comme une basse.

L’apprentissage, la transmission, et la reconnaissance

 

Question : Comment as-tu appris la tabla ?

Réponse : J’ai passé beaucoup de temps auprès de mon père. Il m’emmenait avec lui dans les studios et les mariages. Quand j’avais du temps, après l’école, j’assistais aux répétitions qu’il faisait avec les musiciens. Je ne pratiquais pas mais j’écoutais. Je m’imprégnais et je faisais des injections de musique, maintenant la musique coule dans mon sang. J’avais la musique mais je ne savais pas encore quoi faire avec la tabla.

Question : Comment es-tu passé à l’action ?

Réponse : Quand j’étais jeune, j’étais gêné de jouer la tabla. Mon père me proposait parfois que l’on joue ensemble et je refusais. Je lui disais que je ne voulais pas faire ce métier. Papa tu es le meilleur, moi je veux faire autre chose. Mais j’emportai la tabla dans ma chambre et je jouai seul.

À 15 ans j’ai décidé de franchir le pas. Je voyais mon père Khamis très heureux avec la tabla, et je lui ai annoncé ma décision. Je me souviens encore très bien de ce moment où mon père m’a regardé très surpris, puis il est parti. J’ai cru qu’il avait pris ça pour une blague.

Mais le lendemain il est venu me voir avec la darbouka et m’a demandé de le suivre dans le salon. Mon cœur battait très fort il m’a alors dit dans une semaine tu joues avec moi pour ton premier concert. Je croyais qu’il plaisantait bien sûr.

Puis nous avons commencé. J’avais le souvenir de sa pédagogie quand il recevait des étudiants à la maison. Donc j’ai commencé comme les leçons que j’avais observées avec le DOUM et le TSAC de la main droite et le TAC de la main gauche. Et j’ai commencé comme ça.

Mais il m’a dit, tu connais le samai ? Et nous avons commencé sur ce rythme compliqué. Papa je ne sais comment pas faire tout ça. Il m’a dit non, ne t’inquiète pas on va le faire comme ça; il m’a alors montré son jeu. Mais je ne savais pas faire les ornementations et les roulements. Donc je faisais tout avec une seule main. Il me dit non, il faut faire avec les deux mains. Je n’y arrivais pas. Et il attendait patiemment, il croyait en moi.

Ensuite il m’a montré le masmoudi kebir. Il m’a fait commencer par les rythmes les plus longs. Je lui demandais pourquoi tu me fais travailler ses rythmes là ?  Il m’a répondu, si l’on commence avec les rythmes courts tu n’iras pas plus loin. Et plus tard ça te paraîtra ennuyant d’apprendre des rythmes longs.

Dans la musique populaire nous n’utilisons pas ces rythmes. Mais lui pensait pour le futur. Je ne comprenais pas à l’époque mais je l’ai compris une semaine après. Pendant 3 jours nous avons travaillé le samai et le masmoudi. Puis je lui ai demandé de me donner la clé pour utiliser les deux mains. Et nous avons travaillé toute la semaine ainsi.

Donc ce premier concert était organisé par le Centre culturel français à l’ambassade au Caire. Les musiciens de l’orchestre étaient des amis de mon père. Il y avait mon cousin aussi à la darbouka et nous étions deux nouveaux à pratiquer. J’ai été très impressionné et surpris et choqué car il m’a présenté comme une star. Il pensait enlever mon stress et mon trac, et ça l’a en fait renforcé. Mais cela a été un grand moment de scène et j’en ai un très bon souvenir.

La semaine d’après j’ai joué avec lui au festival Ahlan wa Salan (note : c’est le festival mondialement reconnu par toutes les danseuses orientales). Il m’avait donné la place de percussionniste soliste pour accompagner les stages des danseuses. Et je rentre dans la salle de danse c’était sur le thème du muwashahat et la professeur de danse me demande si je connais le rythme samai. J’étais très heureux, j’ai dit oui bien sûr.

Et j’ai découvert pourquoi il m’avait enseigné ce rythme et où il voulait en venir. Beaucoup de percussionnistes chaabi ne connaissent pas ces rythmes là mais si on voyage et que l’on fait des rencontres musicales ou avec les danseuses c’est toujours bien d’en savoir plus pour être prêt.

Puis je suis passé aux rythmes utilisés dans la musique populaire égyptienne le maksum, le masmoudi saghir,le malfuf, le karatchi, et aussi le khaligi  qui est beaucoup utilisé. Le travail s’est enchaîné, j’ai joué un an sur un bateau très connu au Caire, le Nile Pharaon, un ami de mon père m’avait poussé à travailler avec les danseuses, un percussionniste joueur de dohola et de req, Hussein Khalifa.

Quand j’ai commencé sur ce bateau , j’ignorais  cet univers de danseuses et leur répertoire. Donc j’ai commencé sur les magenceres et j’ai compris peu à peu les accents à donner. Parfois dans les chansons il y a des accents sur le chant et le percussionniste de la danseuse doit marquer aussi les émotions transmises par le chanteur.

Remarque : Ahmed donne ici l’exemple de la chanson de Warda, Ismaouni, sur laquelle il n’y a aucun accent pendant le début du chant mais la dramaturgie des paroles fait qu’il y a des accents sur la danse. Les amis de mon père m’ont appris beaucoup de choses là-dessus. Et c’est un apprentissage permanent car il y a toujours des variations, des nuances, des choses à découvrir et à explorer.

Question : Tu as travaillé avec Nesma Al Andalus, qui est une artiste internationalement reconnue, peux-tu parler de cette rencontre ?

Réponse : Nesma a beaucoup travaillé avec Khamis en Egypte et elle connaît très bien ma famille. J’ai voyagé deux fois avec mon père pour le grand festival de Nesma, le Raks Madrid Festival. Mon père était le leader bien sûr. Quand elle revenait au Caire pour donner des leçons j’étais très honoré de travailler avec elle, c’était un immense plaisir et un gros challenge.

Par la suite, Nesma m’a rappelé pour jouer en soliste dans les orchestres qu’elle créait pour son festival. Cette invitation était quelque chose d’extraordinaire pour moi car elle est très réputée et elle peut faire travailler le meilleur de l’Égypte que ce soit en musicien ou en joueur de darbouka. Elle m’a donné le statut de musicien par cet acte.

Question : Grâce à toi et Esther, j’ai eu la chance de rencontrer l’accordéoniste Magdy Manga. Comment as-tu travaillé avec lui ?

Réponse : Je l’ai rencontré lors d’une semaine « danse et musique » (note: Nesma organise des semaines de formation intensive pour les danseuses avec des musiciens, sur ses thèmes phares, le mouachah, et le baladi) organisé par Nesma je ne le connaissais pas avant. Le thème était le baladi. J’avais peu d’expérience sur ce thème et ces jours passés avec lui ont été formateurs.

Il maitrise et transmet toutes les nuances du baladi : l’awadi, l’amintbilah et l’achra baladi . Il connait également toute l’histoire de cette musique. C’était un ami de mon père, et je tiens vraiment à  le remercier pour tout ce qu’il m’a apporté et qu’il continue à donner car nous travaillons encore ensemble.

Lexique

  • chaabi ou shaabi : musique populaire, elle offre différentes formes selon les époques. Le site Noise propose une playlist intéressante.
  • shaabi fenoun : musique populaire folklorique, avec des instruments traditionnels
  • shaabi baladi : musique populaire urbaine, avec des instruments contemporains, Ahmed Aadaweya par exemple
  • shaabi pop : ca y est, la boite à rythme arrive, voir Hakim
  • electro-shaabi, ou mahraganat, la musique massivement produite aujourd’hui, toute électronique
  • magencere (ou magencaire, mergence) : terme moderne désignant la musique composée pour l’entrée sur scène des danseuses. Initialement eftatahya

Des références pour aller plus loin

La musique

La fratrie Henkesh, Khamis, Sayed et Ramadan a collaboré sur de nombreux enregistrements. Ils sont tous utiles pour danser, ou pour enseigner.

 

  • Un CD consacré aux rythmes égyptiens, Darbukka, aprende los rythmos arabes, très intéressant car Khamis apprend à chanter les rythmes avant de les jouer.  En version sur physique sur Ropa de arabia ou numérique sur Amazon
  • Pulse of the sphinx, un album de variations rythmiques et solo percussions par les frères Henkesh
  • Dancing with genies, compositions pour la danse et solos tabla
  • Un DVD et CD de collaboration entre Nesma et Khamis Henkesh pour découvrir les rythmes égyptiens et leurs nombreuses variantes, Rythms of oriental dance

Les livres

Les auteurs de ces livres ont été accueillis par la famille Henkesh pour leur travaux.

 

  • L’ouvrage le plus documenté et référencé sur l’histoire de la musique et des artistes populaires du Caire. Il est en anglais : A « Trade like Any Other: Female Singers and Dancers in Egypt »  par la chercheuse néerlandaise Karin van Nieuwkerk
  • Etude ethnologique et recueil de témoignages des musiciens de la célèbre rue Mohamed Ali. Un livre émouvant en français sur l’évolution sociale et musicale des musiciens baladi. « Farah » par le chercheur Nicolas Puig

Et des liens

Sur serpentine.org, Yasmin parle de son travail avec les frères Henkesh, et l’on y découvre des photos d’archives.

Pour être informé des actualités d’Ahmed Henkesh, rendez-vous sur le site d’Esther Asensi, où elle met en ligne les workshops avec musiciens.

Bientôt la deuxième partie de l’interview ….

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